Les Yeux de l’océan (Mata nu Wawa)

  • Titre du livre: Les Yeux de l’océan (Mata nu Wawa)
  • Auteur: Syaman Rapongan
  • Traduit du chinois (Taïwan) par Damien LIGOT
  • Editeur: L’Asiathèque
  • 358 pages – EAN: 9782360573042
  • Parution: 15 juin 2022

Description du livre

Une frontière inconnue, emplie de la mémoire des vagues, où souffle le vent d’humilité et de droiture des premiers temps, voilà ce que nous révèle ce livre émouvant sur la relation d’amour intime que les Tao entretiennent avec le monde marin. Syaman Rapongan y excelle à dégager le caractère intrinsèque de ces enfants de la petite île des Orchidées, au sud-est de la grande île de Taiwan. Les Yeux de l’océan est aussi le récit de l’expérience douloureuse de l’exil et des discriminations multiples qui forgent une conscience politique, celle du combat universel des autochtones pour faire reconnaître leur dignité. « L’océan est mon église, il est aussi ma salle de classe et l’inspirateur de mes écrits. Quant aux êtres qui le peuplent, ils resteront à jamais mes mentors. »

Mon opinion

Syaman Rapongan se définit lui-même comme un écrivain-pêcheur. Il est issu du groupe autochtone des Tao, qui est originaire de l’île des Orchidées, 蘭嶼 Lanyu en chinois.

Cette île, nommée Ponso no Tao (littéralement, « île du peuple ») par ses premiers habitants, est aujourd’hui tristement connue pour accueillir un centre de stockage de déchets nucléaires depuis le début des années 1980. Lanyu est, par ailleurs, située à quelques 90 kilomètres de la grande île de Taïwan, une distance qui prenait à l’époque entre huit et neuf heures de bateau.

L’auteur est né sur cette île dans les années 1950, c’est-à-dire après le retrait de l’administration japonaise au profit du parti nationaliste dirigé par le Kuomintang. Et s’il n’a pas connu directement les tentatives d’assimilation du colon japonais, ces dernières, tout comme le mouvement de sinisation mené par les Han après 1945, ont eu un impact majeur sur son peuple et sur lui-même.

Pour moi qui m’intéresse à Taïwan, son histoire et sa culture, ce livre s’est révélé être une précieuse source d’informations, avec un point de vue totalement différent de ce à quoi je suis habituée. On dit souvent que l’histoire est le récit des vainqueurs, et c’est exactement ce qui transparaît dans cet ouvrage.

Les Tao ont été, comme tous les peuples austronésiens natifs de l’archipel depuis le XVIIe siècle environ, forcés de s’ouvrir aux cultures des nouveaux arrivants, au détriment des leurs. Que ce soit les Japonais, les Han ou les Occidentaux, les colonisateurs ont toujours eu la conviction que leur façon de penser prévalait sur celle des autres, à plus forte raison sur celle de peuples qu’ils considèrent comme des « primitifs » ou des « sauvages ».

Le récit de la vie de Syaman Rapongan est passionnant. Il a rencontré bien des obstacles, parvenant à atteindre les études supérieures à la sueur de son front – littéralement, car il lui aura fallu travailler comme coolie et ouvrier pendant un long moment afin de payer les frais de préparation à l’examen de l’université. Mais tout ce qu’il aura obtenu dans sa vie, il le doit à son dur labeur, et peut-être aussi à la protection des esprits de ses ancêtres.

La majeure partie du récit se concentre sur son enfance et sur sa vie de jeune adulte, et sur les difficultés qu’il a rencontré tout au long de ces années. Devoir embrasser la langue et la culture d’une autre ethnie, faire face à une discrimination presque constante, il lui aura fallu une volonté de fer pour en arriver là.

Tout au long du récit revient une question existentielle : doit-il accepter l’assimilation des Han ou retourner à sa culture Tao ? Et finalement, il choisit le compromis : après avoir obtenu un diplôme universitaire par ses propres moyens, il finit par retourner sur l’île de ses ancêtres pour tenter d’en préserver la culture.

Ce livre, comme les autres qu’il a écrit, relève de ce qu’il appelle la « littérature de l’océan », une façon pour lui de faire exister la parole de son peuple et de la propager. Il est intéressant de constater qu’il écrit ses livres en mandarin, ce qui n’est pas toujours évident quand il s’agit de transcrire des faits et impressions propres à l’océan.

Parmi les problématiques soulevées dans le récit qui m’ont le plus intéressées, j’en citerai trois.

D’abord, il y a cette propension à désigner tous les peuples autochtones de « montagnards », alors qu’il est évident qu’il y a des exceptions, avec en premier lieu les Tao eux-mêmes qui sont un peuple de l’océan, vivant de la pêche. C’est d’ailleurs probablement pour cela que Syaman Rapongan insiste autant sur le fait d’écrire de la « littérature de l’océan ».

Ensuite, et cela est d’abord souligné par Gwennaël Gaffric dans la préface, il y a la façon de désigner Taïwan en tant que territoire. Parmi mes nombreuses lectures, il me semble avoir toujours vu ce territoire désigné sous le terme d’île, ce que j’ai d’ailleurs fini par reproduire dans mes articles et publications. Or il est important de bien différencier Taïwan comme territoire global de l’île de Taïwan. Lorsqu’on parle du territoire, il est bien plus approprié de parler d’archipel, compte tenu du fait qu’il est composé de plus de cent cinquante îles ou îlots.

Enfin, il y a la façon dont fonctionne les noms des individus. Dans beaucoup de cultures, on est défini par qui sont nos parents, et en particulier, qui est notre père : fils de / fille de. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on parle de nom patronymique ou de patronyme. Mais dans la culture tao, c’est la descendance qui importe : on est père ou mère de X (le premier né, que ce soit un garçon ou une fille), et grand-père ou grand-mère de X. Par exemple, Syaman Rapongan signifie « père de Rapongan ». Ainsi, le nom d’un individu évolue au cours de sa vie. De plus, l’attribution du nom fait l’objet d’une cérémonie, très importante dans la culture tao, par le grand-père du nouveau-né.

Au final, c’est une lecture qui m’a beaucoup plu, et surtout beaucoup appris. La vie de Syaman Rapongan est un bel exemple de persévérance, et constitue à mon sens une belle source d’inspiration.

Acheté à la librairie Le Phénix le 27/08/2022 – Fiche rédigée le 26/09/2022

Publié par Meana

Passionnée par les pays d’Asie du Sud-Est et leur culture depuis plus de 15 ans, j’ai voyagé en Chine, Corée du Sud, Japon et Taïwan. J’ai même vécu un an à Pékin ! Je m’intéresse particulièrement à la portée historique des lieux et concepts, et aux habitudes de vie asiatiques.

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