Quand les fantômes se mettent à peindre…

内画 nèihuà, 鬼画壶 guǐ huà hú, ils portent différents noms en chinois. En français, on parle de flacons à tabac peints. Très utilisés par les hautes strates de la société du XVIIe au XIXe siècle, ils sont aujourd’hui pratiquement tombés en désuétude.

Petit point historique

Mais avant de parler des flacons peints, commençons d’abord par présenter les flacons à tabac. Ils font leur apparition au XVIIe siècle, après que le tabac ait été introduit en guise de tribut à la cour impériale par les Portugais dans la deuxième moitié du XVIe siècle.

Dans un premier temps, le tabac est fumé dans une pipe. Mais au moment de la prise de pouvoir de la dynastie des Qing (1644-1912), fumer le tabac devient illégal. Cela aurait pu sonner le glas de cette substance, mais finalement, une méthode alternative, déjà utilisée en Amérique du Sud et en Occident, est trouvée : le tabac sera inhalé.

Boîte à tabac française datant du XVIIIe siècle (Source: Sanjay_ach, CC BY-SA 4.0)

Pour cela, il est tout simplement réduit en poudre, ce qu’on appelle du tabac à priser. En Europe, il est généralement conservé dans des boîtes aux formes diverses, mais plates, avec une ouverture large. Cependant, le climat de la Chine, bien plus humide, nuit à la conservation du tabac dans ce type de contenant.

Là encore, une solution est vite trouvée.

Flacon à tabac datant de la dynastie Qing (Source: Auckland War Memorial Museum, CC BY-SA 4.0)

Les Chinois attribuant des vertus thérapeutiques au tabac, quoi de plus normal que de le stocker de la même façon que les médicaments ? Le tabac est donc conservé dans de petites fioles, munies d’un bouchon sur lequel était fixée une minuscule cuillère servant à puiser le poudre.

Comme je le disais plus haut, inhaler du tabac est considéré comme un remède aux maladies communes (maux de tête, d’estomac, etc.). Selon les goûts ou les besoins, il était donc possible d’y ajouter des herbes aromatiques diverses, comme de la menthe ou du camphre.

L’utilisation du tabac à priser se répand d’abord au sein des classes sociales les plus élevées, comme une partie des rites sociaux, au détriment de l’aspect thérapeutique. Un siècle plus tard, la tendance se propage dans tout le pays et dans toutes les classes sociales, et une pratique populaire consiste à offrir une pincée de tabac pour accueillir ses amis et ses proches.

Au XIXe siècle apparaissent les premiers flacons peints. Et l’aspect esthétique du flacon prend le pas sur le côté utilitaire : à partir de ce moment, les flacons sont moins utilisés pour contenir du tabac à priser et ne sont plus considérés que comme des objets beaux et précieux. Ils sont réservés à l’élite de la population, parmi les hauts fonctionnaires et la cour impériale, et reflètent le statut social de leur propriétaire.

La consommation de tabac à priser diminue drastiquement au moment de la chute de la dynastie Qing, et disparaît complètement peu après la mise en place de la République de Chine par le parti nationaliste.

鬼画壶 guǐ huà hú, des flacons peints par les fantômes ?

Les flacons peints sont, comme leur nom l’indique plutôt clairement, des flacons à tabac peints. Mais ce n’est pas chose facile !

Déjà, les flacons à tabac sont très petits, ils tiennent aisément dans la paume de la main. Et l’artisan doit peindre à l’intérieur du flacon. Pour ce faire, il faut insérer un minuscule pinceau par le goulot du flacon et peindre à l’envers (pour que la peinture soit dans le bon sens à l’extérieur.

Travail d’un artisan du Shanxi, 柳証耀 Liu Zhengyao, 24 août 2011 (source)

Les poils du pinceau sont aussi fins qu’un cure-dent et se terminent en arc à 90°, afin de pouvoir peindre la paroi à travers le goulot. Pour chaque type de trait, il y a un pinceau, l’épaisseur et la dureté des poils varient selon le besoin

Par ailleurs, le verre de ces flacons est souvent un peu mat, ce qui est loin de faciliter la tâche de l’artiste ! Une peinture simple nécessite environ une semaine de travail, mais quelque chose de plus complexe peut prendre plusieurs mois pour être réalisé ! Ainsi, peu de ces flacons sont produits annuellement, même pour les artisans les plus expérimentés.

C’est un art qui demande beaucoup de technique et d’habileté. Comme c’est assez difficile à maîtriser, l’apprentissage dure au moins trois ans.

Ce sont ces difficultés qui ont valu aux flacons peints d’être surnommés 鬼画壶 guǐ huà hú, ce qui signifie littéralement « flacon peint par les fantômes ».

Mais que peignent donc ces fameux fantômes, vous demandez-vous peut-être ?

Comme dans la peinture chinoise en général, il y a plusieurs thèmes assez fréquents : des compositions florales, des scènes rurales, des calligraphies, des portraits parfois, etc. Dans la plupart des cas, la peinture est inspirée des grandes œuvres classiques de la littérature chinoise, des histoires de la cour impériales, de poèmes ou de calligraphie traditionnelles.

Et les flacons dans tout ça ?

Eh bien à l’origine, les flacons à tabac étaient fabriqués dans toutes sortes de matières, verre, ivoire, corail ou même or. Aujourd’hui, ils semblent être presque exclusivement fabriqués en verre naturel ou artificiel (le second étant nettement moins cher). Dans le cas du verre naturel, il y a plusieurs sous-catégories : ordinaire, fumé, etc. La matière du flacon est choisie en fonction de la peinture qui doit y être peinte, car le rendu sera totalement différent.

Leur forme n’est pas fixe. Ils peuvent être ronds, ovales, carrés, etc. Certains ont même des formes en relief, comme des fausses poignées sur les côtés.

Les parois intérieures doivent être aussi lisses que l’extérieur, et elles ne doivent pas excéder deux millimètres d’épaisseur. Une fois le flacon bien formé, l’intérieur est dépoli, ce qui lui confère un fini un peu mat, et givré. C’est ce qui permet ensuite à la peinture de tenir.

Dernière étape, l’extérieur du flacon est poli. Il est prêt à être peint.

Cet artisanat aujourd’hui

Dans les années 1970, il y avait des sociétés chinoises spécialisées dans l’exportation de ce genre de produits très populaires à l’étranger, en particulier vers l’Amérique du Nord, le Royaume-Unis, Singapour et le Japon.

Mais de nos jours, cet artisanat a perdu une grande partie de sa popularité en Chine, et semble relativement peu connu à l’étranger. Les artisans peinent à trouver des apprentis pour prendre le flambeau, en raison de la difficulté des techniques à maîtriser, du temps nécessaire à la formation et du peu de débouchés que celle-ci offre.

Il n’y aurait d’ailleurs que quatre écoles enseignant les techniques de la peinture intérieure : à Pékin, et dans les provinces du Shandong, du Hebei et du Guangdong. Chacune de ces écoles a ses propres spécificités et techniques, et la plus vieille est celle de Pékin.

Pour parer à ces difficultés, les artisans tentent de moderniser leur art afin d’attirer un nouveau public, plus jeune et plus moderne.

C’est ainsi qu’une série d’articles en langues anglaises et françaises a été publiée en 2019 concernant un artisan ayant troqué les peintures traditionnelles pour un personnage issu d’un dessin animé populaire : Peppa Pig.

Quelques exemples d’illustrations populaires (source)

L’initiative eut un grand succès et pourrait bien être la clé pour sauver cet artisanat traditionnel de l’extinction.

Publié par Meana

Passionnée par les pays d’Asie du Sud-Est et leur culture depuis plus de 15 ans, j’ai voyagé en Chine, Corée du Sud, Japon et Taïwan. J’ai même vécu un an à Pékin ! Je m’intéresse particulièrement à la portée historique des lieux et concepts, et aux habitudes de vie asiatiques.

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