Le kumiko, un artisanat millénaire sur la voie de la modernisation

C’est un art que j’ai découvert grâce aux ateliers organisés par @takamori_travel_official sur Instagram : j’ai ainsi pu participer à deux ateliers, en créant d’abord un support pour téléphone portable en octobre 2021, et ensuite un petit photophore en mars 2022.

Les ateliers ont été organisés avec Shiozawa-san, qui tient un atelier de kumiko à Takamori (préfecture de Nagano, Japon). C’est une entreprise familiale, il travaille aux côtés de son épouse et de ses quatre enfants. Le plus jeune fils n’a intégré l’atelier qu’en avril de cette année ! Vous pouvez le retrouver sur Instagram et sur son site Internet.

Pouvoir créer de mes propres mains ces petits objets a été une expérience très plaisante et enrichissante, et tellement plus concrète que si je m’étais contentée de la découvrir dans des livres ou des vidéos !

Quelques étapes dans le montage du support téléphone

Depuis, j’ai pu me rendre compte que le kumiko est un artisanat japonais assez présent, même en France.

Par exemple, des objets en kumiko étaient exposés à la Maison de la Culture du Japon à Paris, dans le cadre d’une exposition intitulée [Synergies entre tradition et modernité], qui présentait toutes sortes d’objets issus de l’artisanat local japonais, adaptés au goût du jour mais empreints de savoir-faire traditionnel, en octobre 2021.

Y étaient ainsi exposés des sous-verres provenant du département de Nagano, ainsi qu’une très jolie boîte dont j’ai oublié la provenance. D’ailleurs, l’exposition elle-même était délimitée par des panneaux en kumiko !

On retrouve aussi cet artisanat à la maison Suisen, un spa japonais installé à Paris, et dont certaines parois intérieures sont en kumiko.

D’où vient le kumiko 組子 ?

La datation précise de cet artisanat traditionnel est compliquée, mais ce qui est certain, c’est qu’il est apparu il y a plus de 500 ans.

Certaines sources disent qu’il existerait depuis la période d’Asuka (592-710), et qu’il aurait donc plus de mille ans. Et, de fait, on en retrouve les premières traces dans le temple Horyu-ji, construit justement durant cette période : les balustrades du Golden Hall sont décorées grâce au kumiko.

Ce temple bouddhiste est situé dans le département de Nara, c’est la plus vieille construction en bois du monde (il a été construit en 607 de notre ère). Il est d’ailleurs inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1993.

Crédit photo : Golden Hall and Five-storied Pagoda of Hōryū-ji, 2010, CC 3.0

La période d’Asuka est marquée par de grands bouleversements politiques et culturels. En effet, c’est durant cette période qu’a eu lieu un mouvement important de la Chine vers le Japon, en passant par la péninsule coréenne : les personnes arrivant au Japon ont emmené avec elles leurs savoirs et compétences. On voit alors arriver des spécialistes en médecine, en divination, etc.

C’est ainsi que le bouddhisme est introduit dans l’archipel vers la moitié du VIe siècle. Et son influence, mêlée à celle des cultures coréenne et chinoise, contribue à ouvrir un nouveau chapitre dans l’histoire du Japon.

Parmi les différents savoirs importés durant cette période, figure également le travail du bois. En effet, des charpentiers arrivent au Japon avec des compétences bien supérieures à celles des locaux, et avec de nombreux outils (haches, ciseaux, marteaux, scies, etc.). Cela a donc permis d’élever grandement le niveau des outils et des compétences existants, et a permis au kumiko d’apparaître. Au cours de la période suivante, la période Heian (794-1185), cet artisanat se fait très vite une place dans l’architecture des résidences de la classe supérieure japonaise.

Jusqu’à la fin de la période Edo (1603-1868), ce type d’ornement était réservé à la classe dirigeante et aux riches commerçants, car cela leur permettait de mettre en avant leur richesse et leur raffinement. L’usage du kumiko s’est par la suite démocratisé, se faisant une place dans les habitants de la classe moyenne.

Qu’est-ce que c’est exactement ?

Le kumiko consiste à fabriquer des objets, initialement des décorations destinées à des temples ou des sanctuaires, mais on en retrouve aussi sur les portes coulissantes et les panneaux 障子 shoji de certaines maisons traditionnelles, en utilisant un très grand nombre de pièces de bois minuscules taillées avec une précision extrême, sans utiliser de colle ou de clou.

Parvenir à faire tenir ces innombrables petites pièces ensemble sans l’aide d’un élément extérieur n’est pas évident : la pression, exercée de façon égale par chacune des pièces sur les autres, est obtenue grâce à de savants calculs. La moindre erreur, et l’équilibre est rompu ; l’ensemble ne tient plus. Cela nécessite donc un travail extrêmement minutieux.

De nos jours, le kumiko est également très utilisé pour fabriquer de petits objets du quotidien, comme des boîtes, des dessous de verre, et même des bijoux.

Si cette finesse et cette précision permettent aux pièces de s’emboîter parfaitement les unes dans les autres, cela signifie également qu’il faut faire preuve d’une grande délicatesse lorsqu’on les assemble, afin de ne pas les abîmer.

Et une fois que c’est fait, il est très difficile de les défaire. Les artisans prennent cependant en compte une légère marge lors de la création des pièces, gardant à l’esprit que le bois reste un matériau vivant, qui peut parfois, soumis à des variations dans leur environnement (comme le taux d’humidité), se rétracter ou se dilater.

L’ensemble du processus, que ce soit la création des pièces ou l’assemblement, se fait à la main. Chaque pièce est donc unique, et sa création peut prendre énormément de temps.

Quel bois utilise-t-on ?

Le type de bois le plus utilisé en kumiko est celui de cèdre japonais et de cyprès. Ces bois sont clairs, résistants et durables. C’est d’ailleurs le même type de bois qui est employé dans la construction des temples bouddhistes.

Mais si ce bois clair est le plus utilisé, notamment pour tous les objets monochromes, d’autres couleurs sont parfois nécessaires, pour créer des motifs par exemple. Or le bois n’est pas teint, c’est donc en utilisant différentes espèces d’arbre que l’on peut obtenir d’autres teintes.

Deux bois différents

Anecdote intéressante, le sol dans lequel un arbre pousse peut influencer la couleur du bois. Par exemple, en poussant dans une terre volcanique, noire, un bois à l’origine brun foncé deviendra presque noir. Une terre rouge rendra le bois un peu plus rouge aussi.

Par exemple, Shiozawa-san utilise, dans son atelier, 32 types de bois différents pour obtenir les différentes teintes permettant de créer les motifs sur ses créations.

Autre point important, le bois n’est pas traité. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il peut être utilisé tel quel une fois l’arbre coupé : il est d’abord important de le laisser sécher, c’est-à-dire qu’il est nécessaire de s’assurer de l’évaporation complètes des huiles présentes dans les fibres du bois, ce qui prend au moins dix ans. Si la période de séchage n’est pas respectée, les petites pièces fabriquées casseraient plus facilement au moment de l’assemblage.

Par ailleurs, si le type de bois utilisé varie, c’est aussi le cas de l’âge des arbres. Par exemple, le photophore fabriqué dans l’atelier, utilise du cèdre hiba de 300 ans et du noyer de 80 ans. L’âge minimum tourne en général autour de 80 ans. Cela peut déjà paraître très vieux, mais c’est pourtant loin d’être le bois le plus ancien utilisé dans cet artisanat.

On peut par exemple citer l’exemple de ce bois vieux de 2500 ans qui a été protégé du passage du temps grâce au magma qui le recouvrait suite à une éruption. D’une couleur très foncée, il aurait été utilisé pour la création d’un paravent pour le précédent empereur du Japon ! Une grande partie de ce bois a déjà été utilisé, mais il en reste encore beaucoup.

Se procurer ce genre de bois, aussi ancien que précieux, n’est pas évident. En effet, il est déjà assez rare de tomber sur un gisement, le plus souvent au cours de travaux par exemple. Et pour espérer avoir la chance d’en obtenir un peu, il faut au préalable avoir un bon réseau, ce qui implique d’entrer en contact avec des entreprises de construction par exemple, en leur expliquant quel type de bois nous intéresse (couleur, âge).

Pour Shiozawa-san, la dernière fois que cela s’est produit, c’était il y a 12 ans, et rien n’indique quand la prochaine découverte d’un gisement similaire sera faite (ni s’il y en aura d’autres !).

D’autre part, le bois utilisé en kumiko provient généralement de plantations, rarement d’arbres poussant à l’état sauvage.

Que peut-on représenter ?

Les différents designs utilisés en kumiko peuvent être divisés en deux grandes catégories : 菱組子 hishi kumiko (en forme de diamant), et 格子組子 koshi kumiko (en forme de treillis ou de grille). La plupart des motifs sont intégrés dans une structure en hishi kumiko.

Traditionnellement, le kumiko utilise des motifs géométriques monochromes.

Même les œuvres plus complexes, qui apparaissent de plus en plus de nos jours, et qui représentent par exemple des paysages, sont constituées de formes géométriques qui garantissent le maintien de l’ensemble des pièces. Les motifs ne changent donc pas, c’est l’emploi de bois de différentes teintes qui permet de créer le dessin.

La taille et la variété des motifs importent peu, du moment qu’une symétrie absolue est atteinte : ce n’est que comme ça que le kumiko serait solide et perdurera dans le temps.

Les motifs traditionnels japonais sont bien souvent issus de la nature : on retrouve ainsi très souvent des motifs de vagues, de fleurs de cerisier, de feuilles de chanvre, etc. Et comme nous l’avions déjà vu pour le sashiko, ces motifs sont empreints d’une symbolique précise, mais toujours positive et de bon augure.

Il existe des centaines de motifs possibles, et il serait bien compliqué de tous les lister. D’ailleurs, il est même difficile de définir le nombre exact de motifs existants, mais certains grands maîtres en maîtriseraient jusqu’à 250 !

Pour vous donner une idée de ce à quoi ils ressemblent, voici quelques exemples :

Les panneaux en kumiko du spa japonais/ryokan Suisen à Paris sont composés du motif 麻の葉 asanoha. C’est l’un des motifs les plus populaire au Japon (pas uniquement en kumiko d’ailleurs), utilisé depuis la période Heian (794-1185). Inspiré par les feuilles de chanvre qui poussent rapidement et sont résistantes, ce motif symbolise le souhait de voir les enfants grandir en bonne santé.

Crédit photo : Suisen, https://suisen.fr/

Les panneaux utilisés à la Maison du Japon pour son exposition utilisaient différents motifs : il y avait par exemple le motif 角麻 kakuasa, le motif 青海波 seikaiha, le motif 七宝 shippo, ou encore le motif 重ねりんどう kasane-rindo.

Le motif kakuasa s’inspire également des feuilles de chanvre. Motif traditionnel, il porte chance et protège contre tout ce qui est mauvais.

Autre motif très populaire, seikaiha représente les vagues infinies de la mer et exprime le désir d’une vie heureuse. Son nom proviendrait d’une chanson et d’une danse issues du Dit du Genji, une œuvre majeure de la littérature japonaise du XIe siècle, qui aurait été écrite par Murasaki Shikibu.

Le motif shippo symbolise les sept trésors des écritures bouddhistes (or, argent, lapis-lazuli, cristal, agate, corail rouge et cornaline). Le design circulaire ne comporte ni début ni fin, et il représente donc l’harmonie.

Le motif kasane-rindo s’inspire de la gentiane japonaise, une fleur vivace originaire de l’archipel et qui signifie, dans le langage des fleurs, l’honnêteté, la justice et la tolérance.

Photos prises à la Maison de la Culture du Japon à Paris (octobre 2021)
Crédits photo : Corall & Meana

Qui sont les artisans ?

L’art du kumiko ne se maîtrise pas facilement, les apprentis artisans s’y consacrent bien souvent une dizaine d’années, afin d’acquérir les compétences et la dextérité nécessaire. Après sa formation, chaque artisan développe petit à petit ses propres techniques, son propre style, au fil de son expérience. Par ailleurs, la plupart des artisans kumiko sont issus d’une longue lignée de spécialistes du travail du bois.

Certains artisans font un peu de tout, et sont capables de créer à peu près n’importe quoi, tandis que d’autres préfèrent se consacrer à des pièces plus spécifiques (par exemple, uniquement de petites pièces comme des bijoux, avec des motifs floraux, ou bien seulement des formes géométriques, etc.).

De nos jours, il ne reste plus beaucoup d’artisans kumiko. En effet, ils ne sont plus qu’un peu moins d’une centaine à travers l’archipel, et parmi eux, très peu sont âgés de moins de 50 ans. La famille de Shiozawa-san est donc plutôt unique dans son genre, et permet de perpétuer cette tradition pour encore au moins une génération, avec quatre nouveaux artisans qui seront bientôt complètement formés !

Il ne reste plus qu’à espérer que la modernisation de l’utilisation du kumiko permette à cet artisanat de continuer à exister, et que les jeunes générations continuent à s’y former ! Et la meilleure façon d’y contribuer est d’acheter des objets fabriqués par des artisans kumiko.

Est-ce que vous aimeriez avoir ce type d’objets chez vous ?

Publié par Meana

Passionnée par les pays d’Asie du Sud-Est et leur culture depuis plus de 15 ans, j’ai voyagé en Chine, Corée du Sud, Japon et Taïwan. J’ai même vécu un an à Pékin ! Je m’intéresse particulièrement à la portée historique des lieux et concepts, et aux habitudes de vie asiatiques.

11 commentaires sur « Le kumiko, un artisanat millénaire sur la voie de la modernisation »

  1. C’était très intéressant d’apprendre tout ça sur l’art du kumiko ! J’ai moi-même participé à l’atelier pour le photophore, je voulais rédiger dessus mais lors de la fabrication j’étais chez mes parents donc je n’ai pas eu l’occasion de prendre ma construction en photo 😥

    Mais en tout cas, je trouve cet art sublime et comme tu le dis, je pense qu’en étant familier avec la culture japonaise, on a déjà croisé cet art sans même savoir de quoi il s’agissait. J’adore les motifs que tu as présenté, ils sont très raffinés. Je suis très friande du motif de Seikaiha et je le trouve très joli en paravent ou paroi 🙂

    Merci pour ces belles informations culturelles, et j’espère que les artisans de kumiko continueront de proposer de si belles choses. S’il y a un autre atelier j’y participerai certainement ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton commentaire ! Je suis ravie que l’article t’ait plu.
      Lorsque j’ai commencé les recherches pour écrire l’article, je ne pensais pas découvrir autant de choses, ça m’a permis de mesurer encore plus la valeur derrière cet art, et tout comme toi, je participerai très certainement à d’autres ateliers si je le peux ! Et la meilleure façon de s’assurer que les artisans de kumiko continuent à fabriquer de si jolis objets, c’est d’en acheter, même si je ne sais pas trop où on pourrait s’en procurer en France (hormis en commandant sur Internet, et encore, à condition qu’ils livrent à l’étranger).
      ~Meana

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      1. Avec plaisir ! J’imagine que tu ne t’attendais pas à trouver autant d’infos (comme moi avec mes jours commémoratifs ahaha). Oui, j’espère que plus tard de nouveaux ateliers verront le jour, ce serait super ! Je suis d’accord, c’est un beau moyen de les soutenir 🙂 Pour le coup là c’était livrable en France, alors qui sait ? 🙂

        Aimé par 1 personne

  2. Bonjour, auriez vous les sources des information présente dans votre article? Je suis fortement intéresser par cette art actuellement mais j’ai du mal a regrouper des informations utile.
    Merci d’avance de votre réponse.

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour, merci pour votre commentaire !
      J’ai grappillé des informations à droite à gauche sans toujours noter les sources (une erreur que j’essaie de ne pas reproduire pour les nouveaux articles), mais voici une liste non-exhaustive des sites utilisés :
      – wooddad.com
      – k-ino.jp/fr/
      – tanihata.co.jp/
      – japanwoodcraftassociation.com
      – j-kumiko.com
      – shiozawa-kumiko.com
      – kumikoforbeginners.com
      J’espère que cela pourra vous aider !

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