Le Temple Paochueh, situé en plein cœur de la ville de Taichung, est une oasis de sérénité et un lieu de grande importance culturelle et historique. Cet article vous emmène à la découverte de ce site emblématique, de ses merveilles architecturales et de son rôle significatif dans les relations entre Taïwan et le Japon.
Le bouddhisme vous intéresse ? Retrouvez notre article complet juste ici :
Le Bouddhisme en Asie : introduction et adaptation d’une religion à la culture locale (Partie 1)
Le Bouddhisme est une religion et philosophie originaire d’Inde, fondée entre le VIe siècle et le Ve siècle av. J.C. Le bouddhisme serait né de l’éveil spirituel du prince Siddhārtha Gautama (en sanscrit : Siddhattha Gotama), aussi appelé Sakyamuni.
Lire la suite❀ Première rencontre avec le temple Paochueh ❀
Un oasis en plein cœur de Taichung
Le temple Paochueh est situé en pleine ville, dans le district nord de Taichung. Pour être honnête, cette localisation m’a d’abord fait craindre un site minuscule et bruyant. Et j’ai longuement hésité à le mettre sur ma liste. Mais les photos du Bouddha géant m’ont poussée à braver mes à priori et à m’y rendre quand même.
Et j’ai bien fait !
Le temple est en réalité plutôt vaste et calme, et la statue géante vaut réellement le détour. Cette dernière est installée dans le parc Tongxin. Avec sa petite mare remplie de carpes, ses cerisiers et ses joyeux petits bouddhas, il est tout à fait charmant.
Mon seul regret est que le temple était en travaux lors de ma visite. Toute une partie était donc inaccessible…
Un site à l’architecture unique
Comme beaucoup de temples bouddhistes, il est composé de différents bâtiments et sections. On va ainsi trouver des salles de prières, un funérarium, un dortoir pour les moines, un petit jardin, etc. Mais le temple Paochueh a quelques particularités qui le distingue des autres temples.
Il est construit durant l’ère coloniale japonaise, entre 1926 et 1928, par maître Liangda 良達法師. Ce dernier est un membre de la secte Linji (aussi appelée secte Rinzai) venu du Fujian, en Chine, pour lever des fonds et revitaliser sa secte.
La construction du hall principal prend trois années. Et hormis ce hall, la plupart des autres bâtiments sont construits après la fin de la guerre en 1945.
On retrouve différents éléments assez distinctifs de l’architecture japonaise traditionnelle. C’est par exemple le cas des lanternes, ou encore la configuration du temple avec ses cours et corridors.
❀ Les joyaux de Paochueh : découverte des éléments emblématiques ❀
Le temple Paochueh est réputé en particulier pour trois éléments : une cloche en bronze, une pagode et une statue de Bouddha. Des éléments en apparence assez communs dans un temple bouddhiste, me direz-vous. Et pourtant…
La statue du Bouddha Maitreya : l’incontournable géant doré
La statue de Bouddha (彌勒大佛塑) trône au centre du parc Tongxin, à l’est du temple. Avec ses trente mètres de haut et sa couleur dorée, elle attire immanquablement l’attention des visiteurs. Elle représente le bouddha Maitreya, successeur de Sakyamuni, et qui revêt une grande importance tant au Japon qu’à Taïwan.
Cette statue a été initialement construite en ciment en 1964, grâce aux généreuses donations d’hommes d’affaires taïwanais et japonais. Il était alors possible de pénétrer à l’intérieur. On y trouvait alors des salles de prières et des bibliothèques.
Dans les années 1990, le Bouddha est reconstruit et prend sa couleur dorée. Son corps est parsemé de petites fenêtres ornées de swatiska. L’accès n’est plus possible et l’on doit alors se contenter de l’admirer depuis le parc.


A gauche, le bouddha en ciment (CR Werner Bayer, 1982, CC0). A droite, le bouddha doré (CR Corall & Meana, 2023)
La cloche en bronze Yu-ai
La cloche en bronze a été baptisée Yu-ai (友愛鐘), ce qui signifie affection ou amitié. C’est un cadeau de la Japanese Memorial Pagoda Construction Association. Pesant 600 kilos, elle se trouve sur le toit de l’un des bâtiments. Construit spécialement pour l’occasion, il est inauguré en 1966.
Je n’ai malheureusement pas vu la cloche ou la tour lors de ma visite à cause des travaux. C’est bien dommage, car la tour a une forme assez inhabituelle. Elle ressemble en effet à une grande cloche de pierre !

Deux autres cloches ont été offertes au temple par le Japon :
- une cloche bouddhiste typique des temples japonais offerte par Hasegawa Kiyoshi, l’ancien gouverneur de Taiwan et amiral de la navy.
- une ancienne cloche en cuivre rouge pour laquelle plus de mille Japonais ont collecté des fonds après la guerre. Inaugurée en 1971, elle pèse 740 kilogrammes et est gravée de « Friendship Forever » 「友愛永傳」. Elle est accrochée au toit du clocher de l’amitié.
La Pagode des Sept Trésors
La pagode des Sept Trésors est construite six ans après le bâtiment principal du temple, soit dans les années 1930. Bien qu’elle soit mentionnée à chaque fois qu’il est sujet du temple Paochueh, je n’ai pas trouvé beaucoup d’éléments à son sujet. Je ne l’ai d’ailleurs pas vue lors de ma visite. J’ai cependant trouvé de vieilles photos du temple où l’on aperçoit cette pagode. Vu sa localisation, je pense qu’elle était située à la place de l’actuel funérarium.

❀ Exploration du temple Paochueh : au-delà des symboles ❀
Mais les trois éléments emblématiques du temple ne sont pas les seuls à valoir le détour ! Paochueh recèle en effet bien des points d’intérêt.
Le hall principal : cœur spirituel de Paochueh
Le hall principal se trouve à peu près au centre du temple. Construit en briques et en bois, il a la forme d’une tour à tambour, dans un style typiquement japonais. Malheureusement, ces matériaux sont fragiles. Ainsi, pour le préserver de l’usure du temps et des éléments, des murs en béton ont été construits autour. Bien que cette décision ait été nécessaire, c’est esthétiquement dommage, car le bâtiment d’origine est très beau !


A gauche, le hall principal et son imposant abri de ciment. A droite, les statues dans le hall principal (CR Corall & Meana, 17 janvier 2023)
Il accueille trois bouddhas :
- Sakyamuni 釋迦牟尼 : Fondateur historique du bouddhisme, Sakyamuni, aussi connu sous le nom de Bouddha Gautama, est vénéré comme l’enseignant qui a atteint l’illumination et transmis les principes du dharma.
- Medicine Buddha 藥師佛 : Le Bouddha de la Médecine, aussi appelé Bhaishajyaguru, est une figure divine de guérison physique et spirituelle, invoqué pour la santé et la libération des souffrances.
- Amitabha 阿彌陀佛 : Bouddha de la lumière infinie, Amitabha règne sur la Terre Pure de l’Ouest, où il guide les âmes des fidèles vers l’éveil et la libération du cycle des renaissances.
Le bâtiment est flanqué de deux statues de pierre blanche représentant des éléphants. C’est assez peu commun dans les temples taïwanais. Ils symbolisent la vie précédente de Bouddha.
Se recueillir au Paochueh Temple
Le funérarium
Au sud-ouest du site se trouve le funérarium, un grand bâtiment dédié aux tablettes funéraires. Les gens y viennent pour honorer leurs proches défunts. De belle taille, il y avait beaucoup de monde lorsque j’y suis allée.
Parce que je n’étais pas sûre d’avoir l’autorisation d’y entrer, j’ai posé la question à une employée à l’entrée. Elle m’a répondu qu’il n’y avait pas de souci, mais qu’il était en revanche interdit de prendre des photos. Un petit écriteau le précisant était d’ailleurs accroché à l’entrée.
Plusieurs articles en anglais mentionnent l’interdiction d’y entrer si on n’est pas là pour honorer un défunt. Je suppose qu’il est possible que la réaction des employés varie d’une fois à l’autre. Dans tous les cas, il est essentiel de bien se comporter et de demander la permission quand c’est possible.
Il est largement possible qu’il s’agisse de la Pagode aux Sept Trésors. Mais n’ayant trouvé aucune confirmation de ce fait, je ne peux pas l’affirmer.
Le pavillon de Guanyin (和平英魂觀音亭)

Non loin du funérarium, se trouve le pavillon de Guanyin, dédié aux « héros en paix ». La statue de Guanyin qui y trône aurait été offerte par le Japon, dans le cadre d’une politique de réconciliation appelée « Repay evil with kindness » (怨みに報いるに徳を以てす).
Après la Seconde Guerre mondiale, le Japon a initié cette démarche pour apaiser les relations avec les pays qu’il avait occupés.
L’idée était alors de promouvoir la paix et la réconciliation en offrant des statues de Guanyin, symbole de compassion et de miséricorde, à plusieurs pays, dont Taïwan.
Le choix de Guanyin, figure centrale du bouddhisme, reflète cette volonté de guérison spirituelle. La déesse de la compassion est perçue comme une protectrice des êtres en détresse.
La statue du pavillon représente une version particulière, appelée « Dream Interpretation Guanyin » (觀音夢訓). Cette forme de Guanyin intervient dans les rêves des fidèles, apportant conseils et réconfort spirituel.
Cette statue incarne à la fois un message de paix et de réconciliation, et un lien spirituel profond entre le Japon et Taïwan. Elle illustre l’engagement des deux pays à dépasser les blessures du passé pour construire des relations fondées sur la bienveillance et la compassion.
« Repay evil with kindness » tire son origine des enseignements de Laozi, le fondateur du taoïsme. Cette expression signifie que l’on montre de la bonté envers quelqu’un contre qui on a de la rancune, plutôt que de le haïr. Elle a été adoptée dans divers contextes de réconciliation après-guerre, notamment pour symboliser la volonté du Japon de réparer ses relations avec les pays affectés par ses actions durant la Seconde Guerre mondiale.
Le Ling’an Hometown Memorial Monument (靈安故鄉慰靈碑)

Entre le funérarium et le pavillon de Guanyin, un peu en retrait, se dresse le Ling’an Hometown Memorial Monument. Ce monument rend hommage aux volontaires de Takasago, des soldats taïwanais morts durant la Seconde Guerre mondiale.
À la fin du conflit, en 1945, ces soldats étaient honorés au sanctuaire de Yasukuni au Japon, aux côtés des soldats japonais. Cependant, en 1971, les relations diplomatiques entre Taïwan et le Japon se dégradent.
Décision est alors prise de rapatrier symboliquement les âmes des soldats taïwanais sur leur terre natale.
Le monument mémoriel de Ling’an Hometown a été conçu avec l’accord du sanctuaire de Yasukuni, afin que les familles taïwanaises puissent rendre hommage à leurs défunts plus facilement.
Toutefois, toutes les âmes des soldats taïwanais n’ont pas été « rapatriées ». En 2003, des représentants des populations indigènes de Taïwan ont engagé un procès contre le Japon pour demander le retour des esprits de leurs ancêtres sur leurs terres ancestrales, les libérant ainsi du sanctuaire de Yasukuni.
Inauguré le 25 novembre 1990 à l’initiative de la Taiwan Japan Maritime Exchange Association, le monument a bénéficié du soutien de diverses organisations japonaises, dont la Japan Maritime Association National Federation.
L’inscription « Ling’an Hometown » a été calligraphiée par l’ancien président taïwanais Lee Teng-hui. Des services mémoriels y sont tenus régulièrement au printemps et à l’automne, notamment chaque 25 novembre.
❀ Un temple mémorial : Paochueh comme lien entre Taiwan et le Japon ❀
Lorsque l’on entre dans l’enceinte du temple et qu’on se dirige vers le funérarium, le regard est aussitôt attiré par de grandes stèles en pierre. Il s’agit en fait d’un cimetière japonais (日本人遺骨安置所).

Certains considèrent que le temple Paochueh constitue un pont entre les sociétés japonaises et taïwanaise, en grande partie grâce au travail du quatrième responsable du temple, Maître Zongxin (宗心法師). De son vrai nom Lin Jindong 林錦東, ce moine a étudié le bouddhisme au Japon pendant de longues années.
Il s’est par exemple illustré en rapportant à Taïwan les reliques de Xuanzang, célèbre moine bouddhiste chinois du VIIe siècle. Ces dernières reposent aujourd’hui dans le temple Xuanzang, situé près du Sun Moon Lake. Il se trouve que j’ai également eu l’occasion de le visiter, je vous en dis plus dans un prochain article !
Pour en revenir à Paochueh et à ses relations avec le Japon, il se trouve que c’est maître Zongxin qui a proposé d’offrir une sépulture aux ossements non réclamés des soldats japonais. Ainsi, une part non négligeable des visiteurs sont des touristes japonais, mais également des diplomates. Un service commémoratif est d’ailleurs organisé chaque année au mois de décembre.
Le cimetière japonais : histoire des ossements
A la fin des années 1950, un fermier Hakka qui vivait dans le comté de Miaoli découvre des ossements japonais sur son terrain. Marié à une japonaise, il est déterminé à rassembler ces ossements. Le couple bénéficie de l’aide du conseiller du comté, Xu Jinfu, et les ossements sont placés dans une pagode du temple Dahu Yimin.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette même pagode accueille alors les ossements de martyrs anti-japonais !
Le travail de ce couple attire alors l’attention de l’ambassade japonaise à Taiwan. Et à l’initiative de l’ancien gouverneur de Taiwan et amiral de la navy Hasegawa Kiyoshi, des cimetières sont construit dans le nord, le centre et le sud de Taiwan au début des années 1960.
En plus des cimetières spécialement crées, plusieurs temples bouddhistes, palais et pagodes accueillent des reliques japonaises ou commémorent les soldats et policiers japonais. Paochueh en fait partie. Mais particularité du temple, il n’y a pas que des ossements japonais : on retrouve également ceux des soldats taïwanais enrôlés plus ou moins volontairement dans l’armée impériale durant la seconde guerre mondiale. Ces 36000 soldats sont quant à eux honorés dans le pavillon de Guanyin et le Ling’an Hometown Memorial Monument.
La dimension politique : un héritage complexe
Bien que l’amitié nippo-taiwanaise soit clairement affichée, il n’en demeure pas moins que les « volontaires de Takasago », ces Taiwanais conscrits de force dans l’armée impériale japonaise et envoyés combattre à Nanyang (Chine), n’avaient pas le choix.
Les mémoriaux construits ici servent principalement de réconfort et de compensations pour leurs droits et intérêts. La question de la responsabilité de ceux qui ont commencé la guerre et des crimes de guerre n’est pas réellement abordée.
Il est intéressant de constater que par le passé, les cérémonies commémoratives organisées au temple incluaient le port d’uniformes de la marine japonaise datant de la guerre, ainsi que le lever du « Drapeau du Soleil levant », aujourd’hui toujours utilisé par les Forces japonaises d’autodéfense et la Force terrestre d’autodéfense japonaise, mais qui conserve une connotation particulièrement négative comme symbole de l’occupation japonaise en Asie de l’Est.
❀ Conclusion de ma visite à Paochueh ❀
En somme, le Temple Paochueh ets bien plus qu’un simple lieu de culte. Il est un symbole de la résilience et de la richesse culturelle de Taïwan, un site de mémoire et de recueillement, et un témoignage vivant des relations historiques et culturelles entre Taïwan et le Japon.
Une visite à ce temple offre ainsi une immersion profonde dans l’histoire, la spiritualité et la beauté architecturale, invitant chaque visiteur à une réflexion sur le passé et à une contemplation paisible du présent.
❀ Informations pratiques ❀
Paochueh Temple | No. 140, Jianxing Rd, North District, Taichung
寶覺寺 | 臺中市北區健行路140號
Ouverture : 9h-17h tous les jours
Accès gratuit
Date de la visite : 17/01/2023
Les sources
- Taichung Travel, site officiel de la ville de Taichung (fiche en mandarin et en anglais)
- Article du Lonely Planet
- Article de Round Taiwan Round
- Article de Tom Rook Art, mars 2018
- Article d’Apex Cheng, mars 2013 (en mandarin)
- Article sur les cimetières japonais à Taiwan, 天人之際, décembre 2022 (en mandarin)
- Article sur la question des esprits ancestraux sur la scène politique, Chen Fengxiang (en mandarin)
- Brochure sur le Ling’an Hometown Memorial Monument, juin 2008, Shinseimaru (en mandarin et japonais)
