On a coutume, dans les temples, de peindre des images sur les portes, afin de dissuader les mauvais esprits d’entrer. Cette habitude existe émerge au cours des dynastie Shang (1570 – 1045 AEC) et Zhou (1045 – 256 AEC). Elle a ensuite évolué pour devenir, de nos jours, une forme de peinture indispensable dans les temples. On les appelle très simplement les dieux des portes, 门神 menshen en chinois.
On retrouve les dieux des portes dans les résidences d’Asie du Sud-est et dans les temples bouddhistes et taoïstes, dans les pays de la sphère culturelle chinoise, c’est-à-dire en Chine bien sûr, mais aussi à Taïwan, au Japon, dans la péninsule coréenne, au Vietnam, en Thaïlande, etc.
※ D’où viennent les dieux des portes ? ※
Des racines qui remontent à la Chine ancienne
Les portes et portails des maisons chinoises font depuis longtemps l’objet d’une attention rituelle particulière. Les sacrifices à un esprit de porte sont mentionnés dans le Livre des Rites, aussi appelé Lijing, qui date de la dynastie Zhou (1045 – 256 AEC).
Sous la dynastie Han (206 AEC – 220 EC), cet esprit de la porte se scinde en deux et devient Shenshu 神荼 et Yulü 鬱壘. La légende raconte que c’est l’Empereur de Jade qui les a nommés à ce poste. On dit qu’après avoir maîtrisé des monstres et des démons qui s’en prenaient aux gens, ils les ont jetés dans la montagne pour se faire dévorer par les bêtes sauvages. Depuis lors, à chaque fois que des fantômes aperçoivent ces gardiens, ils n’osent pas s’en prendre aux gens et prennent la fuite. Leur image est alors peinte sur du bois de pêcher et accrochée aux portes.
Le choix du type de bois n’est pas anodin : traditionnellement, on pensait que ce bois était l’essence de cinq arbres et pouvait protéger des fantômes et des mauvais esprits. Cette croyance date de la dynastie Han. Avant d’y peindre les images des dieux des portes, on utilisait ce bois pour fabriquer des talismans que l’on accrochait aux portes. Par la suite, après l’essor du papier, le support a changé, mais l’usage final est resté le même.
Popularisation sous les Tang
Petit saut dans le temps pour arriver à la dynastie Tang (618 – 907).
La légende raconte que l’empereur Taizong de la dynastie Tang avait souvent des cauchemars au cours de ses dernières années, alors il a ordonné à ces deux généraux de rester devant la porte pour passer une bonne nuit. Cela s’avéra efficace. Mais après plusieurs nuits de veille, les généraux étaient épuisés. L’empereur demanda alors au peintre officiel de la cour de peindre leurs portraits sur chaque battant des portes. Le stratagème fonctionna.
Cela conduisit les deux généraux à être considérés comme des dieux des portes.
Mais voilà que quelques nuits plus tard, les cauchemars reviennent, par la porte arrière des appartements de l’empereur. C’est cette fois-ci le général Wei Zheng qui décide d’y monter la garde pendant plusieurs nuits. Le sommeil et la sérénité retrouvés, l’empereur fait peindre l’image de Wei Zheng sur cette porte à un battant.
En termes de popularité, les généraux Qin Shubao et Yuchi Gong remplacent Shenshu et Yulü, qui ne disparaissent cependant pas complètement.
L’origine des cauchemars de l’empereur
Le roman La Pérégrination vers l’Ouest, paru vers la fin du XVIe siècle, aborde l’origine des dieux des portes. Par arrogance, le roi dragon de la rivière Jing tricha pour gagner un pari contre un devin, alors même que l’Empereur de Jade le lui avait interdit. Face à sa désobéissance, l’Empereur de Jade chargea le général Wei Zheng, haut ministre à la cour des Tang, de l’exécuter le lendemain.
Le roi dragon supplia alors l’empereur Taizong de l’aider. Celui-ci y consentit et convoqua son général pour jouer avec lui, afin de détourner son attention. Fatigué par le long jeu, Wei Zheng s’endormit. La victoire fut cependant de courte durée car l’esprit du général quitta son corps durant sa sieste, afin de rejoindre le Ciel pour exécuter l’ordre de l’Empereur de Jade. Ainsi, le roi dragon n’échappa pas à sa sentence. Agacé, il hanta alors les rêves de l’empereur Taizong.

※ Ce qu’il faut savoir sur les dieux des portes ※
Aujourd’hui, les dieux des portes ne sont pas considérés comme un élément officiel de la doctrine taoïste. Ils restent cependant des éléments populaires, tant d’un point de vue tradition que d’un point de vue décoration.
Les portes chinoises sont généralement composées de deux battants. Parce que cela serait considéré comme de mauvais augure de couper l’image du dieu de la porte en deux à l’ouverture, il est d’usage de peindre une image sur chaque porte.
Les dieux des portes vont donc généralement par deux. Il arrive cependant, comme pour la porte arrière des appartements de l’empereur Taizong, qu’il n’y ait qu’un seul battant. On représente alors un seul dieu des portes. Le plus souvent, il s’agit du général Wei Zheng, ou encore du légendaire exorciste Zhong Kui.

Lorsqu’ils sont deux, les personnages doivent se faire face. Il serait en effet de mauvais augure de les placer dos à dos.
De nos jours, les dieux des portes sont surtout des images imprimées, collées directement sur les battants de la porte, et qui sont remplacée à la nouvelle année. Mais traditionnellement, il peut s’agir de peintures ou de sculptures en relief, voire même des statues à part entière, placées de chaque côté d’une porte.
L’utilisation de statues, en lieu des peintures ou des sculptures en relief, semble être particulièrement répandue en Corée par exemple.
※ Quelques exemples des dieux des portes les plus fréquents ※
Le choix des dieux à représenter sur les portes dépend du dieu principal auquel le temple est dédié.
Les précurseurs et leurs successeurs
1/ 神荼 Shen Tu et 鬱壘 Yu Lü
Comment expliqué précédemment, Shen Tu et Yu Lü apparaissent durant la dynastie Han.
Le Livre des monts et des mers (三海經 Sanhaijing), un recueil de données géographiques et de légendes de l’Antiquité chinoise composé entre les Royaumes combattants et les Han, en raconte la légende. On dit qu’ils furent chargés par l’Empereur de Jade de s’occuper de monstres et démons qui s’attaquaient aux humains. Après les avoir maîtrisés, ils les livrèrent en pâture aux bêtes sauvages de la montagne. Depuis lors, à la simple vue de ces gardiens divins, les fantômes qui les aperçoivent n’osent plus s’en prendre aux humains et prennent la fuite. L’Empereur de Jade nomma donc Shen Tu et Yu Lü gardiens des portes.
Afin de bénéficier des effets de leur protection, les gens prirent donc l’habitude de peindre leur image sur du bois de pêcher et de les accrocher sur le battant extérieur des portes.
D’un point de vue apparence, ils ont l’air puissant et féroce. Les écrits les décrivent avec une « bouche comme un bassin de sang » et des « yeux comme des lampes dorées ». Ils sont armés d’une hache et d’un maillet.
Ils sont les principaux dieux des portes, jusqu’à la dynastie Tang.
2/ 秦叔寶 Qin Shubao et 尉遲恭 Yuchi Gong
Qin Shubao et Yuchi Gong sont les deux généraux qui ont veillé sur le sommeil de l’empereur Taizong et l’ont protégé des cauchemars. C’est l’empereur lui-même qui a initié la tradition de peindre leur image sur la porte pour éloigner les mauvais esprits. Puis la tradition s’est répandue à la cour.
Je me demande ce que pouvaient bien ressentir ces généraux face à l’utilisation de leur image ? La plupart des personnages historiques qui ont été déifiés l’ont été après leur mort, ce qui n’est pas le cas ici. Cela devait être un grand honneur, et un peu bizarre aussi.
Quoi qu’il en soit, ce sont les dieux des portes les plus courants désormais. Ils sont représentés dans leur uniforme de général. Qin Shubao a le visage clair et tient une masse à la main. De son côté, Yuchi Gong a le visage et les yeux foncés, et est armé d’un fouet. Tous les deux barbus, ils ont l’air puissant, mais pas féroce.

Les autres dieux des portes les plus courants
Il existe un grand nombre de dieux des portes. Mais certains sont bien plus courants que d’autres, c’est donc à eux que nous nous intéresserons.
1/ Les dieux des portes dans les temples bouddhistes
哼哈二將 Heng Ha Er Jiang
Selon L’investiture des dieux (封神演義), un roman historique et fantastique de la dynastie Ming, ils étaient les généraux Zheng Lun et Chen Qi, sous les dynastie Shang et Zhou. A l’origine ennemis, ils s’affrontent lors d’une grande bataille qui marque le changement de dynastie.
Après leur mort, ils sont tous deux nommés dieux de la porte des temples bouddhiques. Ils sont alors chargés de « recevoir les plaintes et gémissements, de répandre et diffuser le saint enseignement ». Désormais connus sous le nom de Heng Ha Er Jiang, c’est-à-dire les Deux Généraux Heng et Ha, on les appelle aussi parfois les 金剛力士 Jingang Lishi, les Puissants à la Foudre.
Heng est généralement représenté avec un visage vert et la bouche fermée. Il tient le pilon démoniaque et le cercle Qiankun. Ha a, quant à lui, le visage rouge et la bouche ouverte, et tient le pilon démoniaque et la perle fixatrice de vent. Heng est toujours à droite de la porte d’entrée, tandis que Ha est toujours à gauche. Ensemble, ils représentent le son sacré du bouddhisme : ॐ aum, qui est à l’origine de toute création et de toute destruction dans le monde.
Ils arborent un air féroce et courroucé. Leur torse est laissé nu, parfois revêtu d’une armure, et leur musculature est impressionnante.
On les retrouve en Corée et au Japon, sous des noms différents. Ils y sont d’ailleurs plus souvent représentés sous forme de statues que d’images. Appelés Niowangsa 仁王力士 en Corée, et Niō 仁王 / Kongō-rikishi 金剛力士, ils sont souvent quatre. Cela permet de les représenter désarmés, munis d’une lance, d’une hallebarde et du symbole de la foudre.



四大天王 Les Quatre rois célestes
Les Quatre rois célestes sont généralement peints sur les portes à gauche et à droite. Ce sont les gardiens des horizons et de la loi bouddhique en Chine. Ils sont également répandus dans les lieux où le bouddhisme est d’influence chinoise, comme au Japon et en Corée.
Bien qu’ils soient d’origine hindoue, L’investiture des dieux, leur en confère une autre. Membres d’une même fratrie, ils auraient été envoyés pour réprimer une rébellion. Féroces combattants, ils trouvèrent la mort dans la bataille et furent divinisés par la volonté du Ciel.
On les appelle aussi parfois les Quatre grandes forces dorées, 四大金剛 si da jin gang.
Ils ont chacun leurs propres attributs :
- Le roi du sud : Surnommé « Celui qui agrandit », il tient à la main une épée
- Le roi de l’est : Surnommé « Celui qui maintient le pays », il tient à la main un luth
- Le roi du nord : Surnommé « Celui qui entend chaque chose », il tient à la main un parapluie
- Le roi de l’ouest : Surnommé « Celui qui voit tout », il tient à la main un serpent


Ils ont pris des noms différents au Japon, en Corée ou encore au Tibet, mais leurs attributs restent globalement les mêmes.


2/ Les dieux des portes civils
Mais tous les dieux des portes ne sont pas des militaires ! Bien que ce soit plus rare, on trouve également des dieux civils, représentés sur les portes latérales.
文臣 Wen Chen et 文官 Wen Guang
Ils tiennent généralement dans leurs mains un chapeau officiel, un cerf, une pivoine ou encore un vase à vin. La combinaison du chapeau officiel et du cerf signifie arriver à l’âge adulte et commencer sa carrière, alors que la combinaison du chapeau officiel et du vase à vin signifie arriver à l’âge adulte et être promu.
Globalement, ces représentations ont pour but d’apporter réussite professionnelle et richesse. Ainsi, alors que les dieux des portes militaires servent à éloigner les mauvais esprits, les dieux des portes civils sont plutôt là pour donner des bénédictions et apporter la chance.
太監 Taijian et 宮娥 Gong’e
Dans certains temples, on trouve une autre catégorie de personnages sur les portes latérales : il s’agit des eunuques et des dames du palais. C’est particulièrement le cas dans les temples dédiés à des déesses, telles que Mazu et Avalokitesvara.
Les eunuques sont représentés tenant à la main de l’encens et des fleurs, tandis que les dames du palais portent des lampes et des fruits. On peut parfois voir d’autres objets comme du thé, des bijoux, des vêtements et d’autres types d’aliments.
Eunuques et dames de compagnie apparaissent souvent ensemble, même si ce n’est pas systématiquement le cas.

Et dans les autres pays de la sphère culturelle chinoise ?
Lors de nos deux voyages en Corée du Sud, nous avons pu voir plusieurs dieux des portes, à chaque fois, sous forme de statues. Il s’agissait soit des Quatre rois célestes, soit des Niowangsa (仁王力士), l’équivalent coréen des Généraux Heng et Ha.
Au Japon, on va retrouver les mêmes qu’en Corée. Les Généraux Heng et Ha prennent alors le nom de Kongō-rikishi (金剛力士), et sont également souvent représentés sous forme de statues. Il semblerait par ailleurs que les sanctuaires shintos aient leurs propres dieux des portes, à savoir Yaodagami et Zuodaishi. Mais je n’ai pas souvenir d’en avoir vu, que ce soit dans les temples bouddhistes ou les sanctuaires shintos durant notre voyage.
Dans les autres pays de la sphère culturelle chinoise, les représentations sont souvent peintes ou sculptés sur les portes. Cependant, n’ayant pas voyagé dans ces pays, nous ne détaillerons pas davantage.
